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Encore ces charlatans

Source : L’Union Médicale du Canada, Montréal, vol.14, no.7, juillet 1885, pp.333-334.


M. de Lamirande nous informe que deux causes viennent d’être gagnées par le Collège des Médecins et Chirurgiens devant les tribunaux de la province.  La première était instituée contre le sieur Barthélémi Thierney, de West Farnham, qui pratiquait la médecine, sans licence, depuis nombre d’années.  Si nous ne faisons erreur, c’est ce même sieur Thierney qui, tout dernièrement, s’adressait au Bureau Provincial de Médecine à l’effet de se faire octroyer une licenceprescrite, suivant lui, par vingt-cinq années de service.  Mais un jugement, une condamnation, une amende, ce n’est pas tout, il faudrait empêcher ce monsieur de continuer l’exercice illégal de la médecine.  Le fera-t-on ?

La seconde cause touche de très près la profession montréalaise.  Il s’agit de Maître Antoine Racicot, domicilié 220 rue St-Laurent.  Ce digne vendeur de racines a confessé jugement et payé capital et frais.  C’est bien, c’est même très bien, mais est-ce que cela va empêcher le Racicot de continuer son commerce ?  Pas du tout.  Du reste, il aurait bien tort de le faire.  Comment !  Voilà un individu (qu’il veuille bien ne pas s’offenser de l’expression) qui bon an, mal an, voit des sommes considérables s’engloutir sans son escarcelle, qui a le don de se faire payer grassement la marchandise qu’il débite, (et il en débite Dieu sait comme,) et l’on serait assez naïf pour croire qu’il va se laisser décourager par une ou deux misérable amendes par année ?  Allons donc.  Nous sommes convaincus que Racicot n’a pas un seul mauvais client.  Tous le paient en bonnes espèces.  La clientèle est considérable, il n’a pas à le nier, et lui donne peu de trouble, attendu qu’il n’a pas à se déplacer pour en prendre soin.  Elle lui vient spontanément, toute faite, une véritable manne, quoi.  On peut calculer facilement ce que cela peut rapporter.  Eh bien !  Qu’est-ce que cela lui coûte, après tout ?  Cinquante, disons-nous même cent dollars par année, c’est à dire une ou deux amendes payés aux cours de justice sur la plainte du Bureau de médecine représenté par son agent.  C’est bien peu, si l’on veut se donner la peine de comparer ces chiffres à ce que nous, médecins licenciés, perdons annuellement par le fait de clients malhonnêtes qui ne nous paient pas.

Il est donc bel et bon de courir sus aux charlatans, de leur faire rendre gorge autant que possible, mais il ne faut pas oublier que cela ne suffit pas.  Il faut prévenir les récidives, il faut une loi contre les récidivistes, loi qui comporterait une amende beaucoup plus forte ou la prison tout simplement.

Voyez Racicot qui vient de payer ses cinquante dollars d’amende et les frais d’une action de ce genre.  A-t-il fermé boutique ?  A-t-il franchi la frontière ?  Allez frapper à la porte du no 220 rue St-Laurent et vous l’y trouverez encaissant l’argent et distribuant ses racines comme si de rien n’était.  Pas plus tard qu’hier nous avons reçu une de ses circulaires glissée sous la bande d’un journal.  À l’heure qu’il est il doit être rentré dans les déboursés de son dernier procès.  Et c’est encore à recommencer.  Cet homme-là se fiche de nous comme de l’an quarante, et, dans l’espèce, il a bien un peu raison.

Il nous faut donc une loi contre les récidivistes.  Par la même occasion, qu’on nous en donne aussi une contre les dames qui se permettent (que ne se permettent-elles pas ?) de pratiquer la botanique à la Racicot.  Une circulaire nous est arrivée l’autre jour, émanée de l’officine de Madame R. Desmarais et Lacroix (lequel des deux est l’heureux mari ?  Est-ce Desmarais ?  Est-ce Lacroix ?).  C’est une vraie perle du genre.  On y vante les qualités mirifiques du Bimadgia, de l’Imogina, du Sirop Bimadis, de l’Anokitas (à la bonne heure !), de l’huile Andek, du liniment Angoa, et des ciroïnes en boîtes de Bakanad, le tout inventé, préparé, vendu, etc., par la susdite Dame.  C’est Racicot en jupons, avec un peu plus de littérature et moins de grammaire.  Mais cela importe peu pour le moment.  Sait-on bien que cette femme encaisse de gros sous par jour ?  Et on la laisse faire !  Le jour n’est peut-être pas loin où quelque Gouverneur du Bureau la fera mander chez lui pour le guérir d’un mal d’aventure.

Un ami nous disait l’autre jour : « Savez-vous ce qu’il faudrait pour forcer le Bureau Provincial de Médecine à s’occuper un peu sérieusement et efficacement des charlatans ?  Il faudrait n’élire comme gouverneurs que des médecins pauvres.  Ce ne sont pas eux qui resteraient inactifs et qui tireraient de l’arrière pour faire cesser l’état de choses actuel relatif aux charlatans.  Nos Gouverneurs sont tous assez bien doués du côté de la fortune et peu leur importe sans doute que les charlatans s’enrichissent à nos dépens ».

Nous donnons l’argument pour ce qu’il vaut, s’il vaut quelque chose, mais à coup sûr, il doit exister quelque part un moyen efficace de mettre fin aux charlataneries que nous venons de signaler.  S’il n’existe pas, ce moyen, qu’on en fasse un, et que cela finisse.