Bouteilles clonées

À une certaine époque, il n’était pas rare qu’une compagnie copie délibérément l’emballage d’un compétiteur pour la mise en marché d’un produit semblable, malgré le risque d’être poursuivi en justice. Dans une société plus ou moins illettrée, un produit n’était souvent reconnaissable que par la forme du contenant et les couleurs de l’emballage. Ma propre grand-mère m’a déjà confié que son père, qui était analphabète, ne se fiait qu’à l’aspect de la bouteille pour reconnaître un produit à la pharmacie, dans les années 1920.

On remarque le même phénomène de nos jours, pour les produits alimentaires entre autres. Fort heureusement pour le collectionneur, il est encore possible de trouver ces bouteilles « clones » ou « pirates » et de les identifier à leur équivalent original. Il n’est pas toujours facile de savoir qui a copié qui, mais la réponse est assez évidente lorsqu’une bouteille d’une minuscule firme québécoise ressemble à une autre émise par une grande compagnie américaine, par exemple.

Cependant, il ne faut pas oublier que certaines formes de bouteilles s’identifiaient à des produits spécifiques: ainsi, les remèdes calmants pour les jeunes enfants étaient presque toujours dans des petites bouteilles cylindriques, et les bouteilles d’émulsion ou d’huile de foie de morue sont souvent de même forme. Il en va de même pour quelques autres produits, utilitaires et alimentaires. Les bouteilles comparées ici sont des sosies beaucoup plus flagrants.

Il n’y a pas d’ordre précis dans cette section; j’ajoute les tableaux à mesure que je trouve des bouteilles semblables.


Le Sirop Cartier vs le Sirop Laurier

On ne pourrait avoir plus identique.  La bouteille de Sirop Cartier (à gauche) fut produite par la Cie des Remèdes Canadiens de Québec, tandis que celle de Sirop Laurier nous vient des Produits Chimiques Laurentic, également de Québec.  J’ignore lequel des deux produits est l’original, mais le Sirop Cartier semble avoir duré plus longtemps que l’autre – comme en témoigne l’existence d’exemplaires ABM – et les bouteilles sont plus faciles à trouver.


Davis Vegetable Painkiller, le Cordial St-François (Alphonse Chrétien), et le Sauveur du Peuple Dixon

Ici aussi les ressemblances sont frappantes, tant par l’aspect de la bouteille (embossage latéral, petit panneau concave au-devant et forme du bec) que celui de l’étiquette (portrait en médaillon).  Le Davis Vegetable Painkiller fut produit aux États-Unis à partir de 1840 environ, et on trouve cette bouteille en ridicule abondance au Canada.  Le remède pastiche du Dr F.-X. R. Laflèche, le Cordial St-François, fut vraisemblablement produit entre 1900 et 1920, et n’eut qu’une popularité locale.

Le Sauveur du Peuple de Dixon est une autre copie du Painkiller, et ne semble pas avoir fait bien long feu non plus.


Geo. Tucker et Sirop de Grand’père Chioui

La ressemblance est plus subtile ici, car les bouteilles ne sont semblables que par la forme générale.  Ce sont les portraits sur l’étiquette qui se rapprochent, soit l’homme au visage austère et cheveux longs, ainsi que l’aspect de son manteau.  Alors que les bouteilles de Geo. Tucker (ici et ici) sont assez répandues, le Sirop de Grand’père Chioui demeure plutôt obscur, sans compter qu’il fut produit dans une petite localité (St-Sauveur ?) en comparaison avec celle de son concurrent (Montréal).


Rundle’s Liniment et le Liniment Sauvage

Les collectionneurs avertis connaissent sûrement la fameuse bouteille de Rundle’s Liniment de Windsor, Ont.  C’est à elle que je pensai immédiatement lorsque je vis pour la première fois une bouteille de Liniment Sauvage.  Je compris que cette ressemblance ne devait rien au hasard lorsque je comparai les boîtes respectives de ces deux bouteilles: mêmes couleurs, mêmes graphiques un peu « art nouveau »…  Je soupçonne depuis que la Cie des Remèdes Canadiens de Québec se spécialisait dans la copie de remèdes jouissant d’un certain succès, mais je ne veux pas lancer d’accusations trop hâtives…


Minard’s Liniment et Hervay’s Liniment

A priori, ces deux bouteilles ne représentent rien d’extraordinaire, puisqu’une grande quantité de bouteilles de liniment ont cet aspect.  Ce sont les étiquettes qui sont intéressantes, car les deux portent un texte identique presque mot pour mot, et disposé de la même façon.  Comme le Liniment Minard est l’un des plus anciens remèdes canadiens (toujours disponible), il est manifeste que M. Hervay s’en soit inspiré pour concevoir l’emballage de son Hervay’s Liniment.

J’ai récemment découvert une autre bouteille de liniment, le Liniment Valdor (?), dont l’étiquette partielle nuit à l’identification.  Par contre, outre la forme de la bouteille, le texte de l’étiquette correspond également à celui des deux autres bouteilles décrites précédemment.